Rencontres 

 

“Je fais ce commerce par passion...”

“Le berger se brosse les dents !”

…L’appel du Grand Nord

Découverte

Présentation

L'Equipe

Premier portrait : Anne Marie Pélissier, gardienne de refuge

Deuxième portrait : Thierry Marmottant, agent d'exploitation

Troisième portrait : Bernard Michelon, exploitant forestier

Quatrième portrait : Maurice Girard, éleveur de moutons

Cinquième portrait : Delphine Oggeri, bergère dans le Beaufortain

Sixième portrait : Charles Maréchal, technicien au service de restauration en montagne.

Septième portrait : Sylvène Grandjean, agent de la nature Parc naturel régional de Chartreuse

Huitième portrait : Lucienne Zinant, accompagnatrice en montagne, Maurienne

Neuvième portrait : François Roth, Chef au peloton de gendarmerie de haute montagne, Modane.

Dixième portrait : Bernard Guigonnet, pisteur-secouriste aux Menuires

Onzième portrait : Roger Bouté, cabinier à Tignes

Douzième portrait : Michel Malgrand, prévisionniste à météo France, Bourg Saint Maurice

Treizième portrait : Dominique Bellavarde, webmaster à Courchevel

Portrait 14 : Julien Boyer, ancien responsable du détachement savoyard de la CRS Alpes

Portrait 15 : Denis Briand, cuisinier saisonnier aux Arcs

Portrait 16 : Marie-Josée Gachet, monitrice de ski à Arêches-Beaufort

Portrait 17 : Gilles Jay, chauffeur d'engins de damage à Val Thorens

Portrait 18 : James Perrier, pilote d'hélicoptère

Portrait 19 : Claude Schneider, nivologue à La PLagne

Portrait 20 : Frère Nathanaël, moine fromager à Tamié

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Série de portraits de femmes et d’hommes travaillant dans les montagnes de Savoie.

Cette exposition a été réalisée entre 1999 et 2000 par Frédéric Chiola (photos), Thierry Guillot (photos) et Jacques Leuleu (textes), tous trois journalistes au Dauphiné Libéré.

Après avoir été présentée à Chambéry dans le cadre du Forum mondial de la montagne (juin 2000) et du Festival international des métiers de la montagne (novembre 2000), et cet hiver dans la Valée de la Tinée (Alpes Maritimes), elle sera tout l’été à la maison des jeux olympiques, à Albertville.

Elle vise à présenter une série de métiers exercés dans les Alpes d’aujourd’hui : gardienne de refuge, monitrice de ski, pisteur-secouriste, chauffeur d’engins de damage, prévisionniste météo, forestier, agent de déneigement, bergère, éleveur de moutons…

Le souci est avant tout documentaire, tant dans l’image que le texte, afin de mieux faire connaître les professions exercées à un public averti ou totalement étranger au milieu de la montagne.

Les auteurs ont également voulu faire apparaître la diversité des activités professionnelles dans un département où se côtoient les métiers les plus traditionnels et les plus modernes, du moine-fromager au webmaster. Il s’agissait enfin de faire apparaître l’importance du tourisme en montagne. Pendant la saison de ski, la Savoie représente en effet 21 millions de journées touristiques, le quart du parc des remontées mécaniques françaises réparties dans 60 stations, et une capacité d’hébergement de plus de 500.000 lits. Elle est le premier département français pour le tourisme d’hiver.

L'équipe

Frédéric Chiola, 41 ans, est reporter au Dauphiné Libéré et collaborateur photo du magazine " Alpes loisirs ". Il a déjà réalisé plusieurs expositions de photo : " Thermes choisis " au musée Faure d’Aix les Bains, "L’Italie retrouvée " à l’Espace Malraux (1994), "Histoire de ma ville " en 1995 avec Jacques Leuleu (Espace Malraux), " Festival du premier roman ", à la Maison de Savoie à Paris (1997)

Thierry Guillot, 43 ans, est reporter-photographe au Dauphiné Libéré. Il a participé à l’exposition des photographes du Dauphiné Libéré dans le cadre du " World press " à l’Espace Malraux (1993). Il a réalisé l’exposition sur les métiers de la montagne dans le cadre du Festival des métiers de la montagne à Chambéry (1998)

Jacques Leuleu, 47 ans, est reporter au Dauphiné Libéré et collaborateur du magazine " Alpes Loisirs ". Il est chargé de la rubrique " montagne ". Il a réalisé l’exposition " Histoire de ma ville " avec Frédéric Chiola à l’Espace Malraux (1995).

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 Anne-Marie Pélissier

Gardienne du refuge du Plan du Lac (2365 m)

Anne-Marie Pélissier, 48 ans, vit cinq mois par an à 2365 mètres d'altitude. "Je me sens chez moi ici", confie la gardienne du refuge du Plan du Lac, au-dessus de Termignon (Haute-Maurienne). Appartenant au Parc national de la Vanoise, cette construction pouvant héberger 64 personnes est inspirée de l'architecture locale, aux murs de pierres sèches et au toit de lauzes.

 

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Depuis 29 ans, sa responsable monte à la fin mars en ski de randonnée pour préparer la saison. "Je dégage les sources et les fenêtres. Le refuge est souvent complètement enfoui sous la neige. Début avril, l'hélicoptère me dépose 600 à 700 kilos de vivres, en une rotation. Viennent ensuite les premiers randonneurs, pour les raquettes ou le ski de printemps. Ce sont souvent des gens sympas, qui connaissent la montagne. Comme il fait frais le soir, on mange ensemble dans la cuisine".

Après une courte interruption, le refuge est de nouveau gardé de début juin à fin septembre. "J'ai de tout. Des vrais randonneurs qui font le G.R.5 ou la clientèle "sac à main" qui arrive du parking un peu plus bas pour la journée (1). C'est avec elle qu'il faut être pédagogue et diplomate. Les gens promettent à leurs enfants qu'ils vont voir plein d'animaux sauvages des marmottes, des chamois, des aigles autour du refuge. Alors ils sont très déçus. Je dois leur expliquer comment vit la faune, pourquoi il faut se lever tôt et ne pas faire de bruit pour avoir une chance de l'observer".

Trente-six métiers en un. Il faut être montagnard, hôtelier, animateur, gestionnaire, "savoir écouter les marcheurs qui ont des petits bobos de l'âme ou des ampoules aux pieds. Et tous aiment bien se confier. Je crois que c'est plutôt un métier de femme, même si l'on doit être aussi bien capable de faire une petite soudure ou une réparation électrique."

Elle se lève entre 5h30 et 6h pour commencer à préparer les petits-déjeuners avec ses deux employées, recrutées la plupart du temps localement. "J'ai chaque année plus de 200 lettres de candidatures de toute la France, mais je privilégie les gens du coin, qui peuvent mieux parler de notre région à la clientèle."

Avant 8h30, elle essaie de trouver une demi-heure pour aller courir. Au retour, il est l'heure de petit-déjeuner, avant d'attaquer le ménage et la préparation du déjeuner. Repas à 11h30 puis service. "L'après-midi, on peut prendre le temps de discuter avec les clients, faire une courte sieste".

A 16h commence la préparation du dîner, servi entre 19h et 21h. Elle mange vers 21h30, puis va se coucher entre 22h30 et 23h, dans une chambre à peine plus grande que le lit, mitoyenne d'une autre petite chambre qui sert en même temps de bureau. La vie privée tient dans quinze mètres carrés.

Ses revenus montent et descendent avec le baromètre. La gardienne n'est pas salariée mais signe avec le Parc un contrat d'affermage, renouvelable tous les cinq ans. Elle touche le prix des nuitées, des repas et des boissons, et reverse au Parc une redevance forfaitaire plus un pourcentage de son chiffre d'affaires. Les travaux d'entretien courant sont aussi à ses frais. Elle doit assumer les charges et l'approvisionnement du refuge, plus les salaires des deux employées.

Elle et ses quatre frères et sœurs ont tous fait des études. "Ma mère voulait que l'on ait un diplôme pour pouvoir choisir". Vingt-et-un ans plus tard, Anne-Marie est mère de deux jumeaux âgés de 22 ans, licenciée en droit et titulaire d'un diplôme de sciences économiques. Mais elle n'imagine pas d'autre métier. "Mon père nous parlait souvent de ma grand-mère qui avait ouvert le premier refuge du coin. Elle le tenait à côté de leur alpage, où ils s'occupaient des bêtes entre mi-juin et fin octobre. A l'époque où les riches Anglais venaient ouvrir les grandes voies d'escalade. Les femmes montaient à dos de mulet avec leurs belles robes et tous leurs bagages. Elles dormaient dans des draps de lin et trouvaient de l'eau chaude dans le broc le matin pour se laver. Ces histoires m'ont toujours fait rêver". Pas seulement elle.

Une soeur a repris l'alpage, une autre tient le refuge de la Femma, à deux heures de marche.

L'avenir ? "Les nouvelles normes de sécurité et la réglementation rendent ce métier de plus en plus difficile. Je ne sais même pas si j'ai encore le droit le préparer la soupe aux herbes sauvages que mes clients aiment tant. Je ne peux plus accueillir de classes vertes, et l'on va voir disparaître les bas-flancs pour les remplacer par des lits. C'est un peu du folklore des refuges qui s'en va. Mais la clientèle a sa part de responsabilité. Quand j'ai commencé, personne ne réservait ou se plaignait de se retrouver dans un dortoir bondé. Aujourd'hui, la première chose que l'on me demande est s'il y a des douches chaudes". Il y en a !

Il est 9h, en ce début de juin noyé de soleil, face aux glaciers de la Vanoise, 2365 mètres au dessus d'un épais brouillard sous lequel a disparu la vallée. Deux agents de l'Equipement passent faire un brin de causette avant de poursuivre le déneigement. Sa sœur s'arrête boire un café avant d'aller préparer son alpage. Deux gardes du parc prennent leur casse-croûte sur la terrasse à l'abri du vent vif, avant de repartir pour un comptage de chamois. "Maman, tu fais le plus beau métier", ne cessent de lui rappeler ses deux fils ingénieurs.

  1. Accès en 30 mn à pied depuis le parking de Bellecombe, au dessus de Termignon. Ou par la navette. Ce refuge se trouve sur l'itinéraire du sentier de grande randonnée G.R 5, qui va de la Mer du Nord à la Méditerranée, en traversant les Alpes françaises entre le lac Léman et Nice.

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Thierry Marmottant 

agent d'exploitation, brigade de Val d'Isère, Direction Départementale de l'Equipement.

 

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Une nouvelle victoire. L'Iseran, le plus haut col de la Route des Grandes Alpes est ouvert. En ce début juin, la route est encore officiellement fermée, mais Thierry Marmottant est monté fêter l'évènement à 2770 mètres d'altitude avec ses collègues de l'équipement. "Le casse-croûte au sommet est l'occasion de retrouver les copains en congé ou à la retraite, de raconter les histoires du col que connaissent les anciens (1). C'est aussi pour nous le début de l'été. On tourne enfin la page. En bas les touristes nous envient toujours d'avoir les pieds dans la neige. Mais arrivé au mois de mai, je ne peux plus la voir. J'ai envie de voir du vert, des fleurs, de ne plus passer la journée en pull."

Pourtant la neige le fait vivre. Il est agent d'exploitation à la subdivision de la DDE (Direction Départementale de l'Equipement), brigade de Val d'Isère. "Nous partons à 5 heures du matin, quand la neige est encore dure, pour éviter les risques d'avalanches. Nous sommes devant nos sondes de 3, 4 ou 6 mètres selon les endroits, et nous cherchons la route. Je travaille à mains nues, je la sens mieux. On sait qu'on est bon quand on entend sonner l'enrobé sous la sonde. Alors on plante des "brottes" (petites branches) pour que le chauffeur trouve le chemin. Il faut faire bien attention, sinon la machine peut verser dans la pente".

Ils sont deux ou trois à sonder, équipés d'un ARVA (Appareil de Recherches de Victimes d'Avalanches) et d'une radio pour rester en contact avec le chauffeur de la puissante fraise de 420 chevaux. La machine les suit quelques mètres plus loin pour dévorer l'impressionnante épaisseur de neige qui peut atteindre 14 mètres d'épaisseur. "C'est de plus en plus rare. Et cette machine que nous avons depuis 1991 nous permet d'avancer beaucoup plus vite qu'avant. Mais on a à peine commencé à attaquer qu'ils veulent déjà savoir quand le col sera ouvert. On sent de plus en plus la pression des élus et des professionnels du tourisme. En même temps, c'est le plus beau chantier. Les gens de la vallée s'y intéressent, ,ou demandent régulièrement où nous en sommes". 

Il aime aussi ces petits matins clairs et frais où ils sont les seuls à déranger les combats de marmottes qui se réveillent de l'hiver, à contempler le survol de l'aigle royal au dessus du parc national de la Vanoise, à troubler les chamois, perdrix et coqs de bruyère.

L'hiver se vit en pointillé. Il quitte son village de La Guerraz pour vivre avec sa femme et sa petite fille dans l'appartement que lui fournit gratuitement la DDE. Les nuits d'astreinte, il a le téléphone à portée de main à côté du lit, et le réveil réglé à 3h du matin. "Je sors pour regarder le ciel. Et je préviens les collègues au besoin. Il y a des jours où je rentre le soir pour manger et me coucher. Dans ma chambre, j'entends encore le bruit du moteur du chasse-neige qui entre dans le garage ou qui en sort".

"Les gens trouvent que nous avons un  cadre de vie rêvé, mais il faut multiplier les prix par deux quand on fait les courses. Il faut aussi que la femme accepte de vivre ici. Ce n'est pas pour rien que nous sommes tous du pays. Sinon c'est dur de tenir.

Et puis il y a la tenue. Cette fameuse tenue orange pour être bien vu de tous". "L'Equipement a fait de gros progrès pour la qualité des vêtements, mais on souffre encore de la réputation de "glandeurs". Quand les gens passent en voiture et qu'ils nous voient arrêtés au bord de la route, ils se disent : tiens, c'est les gars de la DDE. Ils oublient que l'on fait juste une pause, comme en ce moment, alors que l'on est debout depuis 5 heures. La tenue c'est important. quand je quitte celle-là pour mettre celle de pompier volontaire, je suis pris pour un héros".

Pourtant c'est le même homme. Un homme qui voit l'avenir en demi-teinte : "j'ai peur de voir les bons chantiers nous échapper de plus en plus pour passer au privé, et de ne garder que la pelle et la pioche. heureusement, c'est les stations qui nous sauvent".

1- L'Iseran, ouvert en 1937, est le quatrième plus haut col routier d'Europe. Il voit passer jusqu'à 2500 véhicules par jour au mois d'août, et représente l'un des cols mythiques du Tour de France. Son déneigement coûte près de 300 000 F les années de fort enneigement.

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Bernard Michelon

Exploitant forestier dans les Bauges

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Un monde d'odeurs fortes. Comme l'essence et l'huile chauffées par le moteur de la tronçonneuse. Comme la sciure fraîche qui s'échappe en gerbes dorées de l'arbre. Comme la mousse humide foulée par les semelles des chaussures de cuir épais.

"Je crois que j'aime bien être en forêt, au grand air". Bernard Michelon, 34 ans, a hésité un moment avant de trouver ce qui lui plaisait dans son métier. Au début pas grand chose. La réponse est venue après le troisième arbre abattu de la matinée. Un épicéa de trente mètres de haut qui s'est lourdement couché dans la pente après un quart d'heure de lutte à la tronçonneuse, puis déséquilibré à l'aide d'un cric logé dans une entaille creusée à la base. Tout juste le temps de filer se mettre à l'abri du tronc et des pierres projetées dans la chute. "Il faut toujours penser au chemin de fuite".

Un monde de bruits. Oublié le jappement du chevreuil croisé dans la montée, couverts les tintements de la cloche en bas dans la trouée de prés fauchés bien en dessous de la forêt. Inutiles les paroles avec son frère et l'employé. Les protections sont sur les oreilles pour se protéger du crépitement de la tronçonneuse, nerveux comme un vélomoteur sans pot d'échappement. Dix kilos à bout de bras, à dompter la machine sans relâcher l'attention une seconde. "Une fois, une branche m'a renvoyé la chaîne contre le crâne. Vingt-cinq points de suture. Depuis, je porte toujours le casque de sécurité ".

Un monde à l'ombre. On les entend mais on ne les voit jamais. Cachés au milieu des arbres et des fougères, sous les rochers qui dominent le petit village du Noyer déjà sous le soleil. De là, ils ont d'abord mis un quart d'heure en tracteur, avant de le laisser au bout de la piste forestière pour marcher encore une demi-heure avec leur sac à dos et leur réserve de carburant pour la journée. "C'est dans ce genre de coupe que l'on peut espérer faire un peu d'argent parce que personne ne veut y venir".

Ils ont commencé à 7h30, pris un premier casse-croûte à 8h30 : du pain, du fromage, des céréales et de grands bols de café tiré d'un récipient thermos. A 12h30, ils ont déjeuné, puis n'ont plus arrêté jusqu'à 19H. Trop beau jour pour perdre son temps... et son argent.

Il a fallu acheter la coupe communale, après avoir emporté l'appel d'offres sous plis cachetés. Premier suspense. "Je ne dois pas me tromper sur la qualité des arbres". Peut-être est-ce pour cela que l'on dit "toucher du bois". "Je peux acheter un joli lot, et m'apercevoir trop tard qu'il est pourri de l'intérieur. Celui-ci me semble pas mal. Du bel épicéa bien droit, qui devrait servir pour la charpente".

Il faut ensuite abattre les arbres marqués par les techniciens de l'O.N.F (Office National des Forêts), qui viendront vérifier si la coupe a été correctement effectuée. En attendant, son frère "cube" les épicéas (en calcule le volume) et l'employé écorce les arbres. Voilà les troncs transformés en crayons géants de trente mètres de long, le bout pointu et le tronc lisse. Ils peuvent ainsi glisser droit dans la pente le plus bas possible, avant que le débardeur ne vienne les chercher pour les descendre au bord de la route.

Deuxième suspense : Bernard Michelon va-t-il trouver acheteur? "Là encore il faut se battre. Mais les scieurs ont souvent le dernier mot. Ce n'est pas un métier rentable quand on voit l'effort que ça demande. C'est vraiment physique. Je le sens dans le dos, dans les bras, et dans les doigts avec les vibrations de la machine. Le soir, on tombe comme des masses! Il faut être jeune pour tenir. En même temps, il y a du travail pour celui qui veut se donner de la peine. A condition de ne pas se contenter de rester autour de sa maison. Aujourd'hui je suis dans les Bauges, près de chez moi, mais je peux aussi bien aller en Isère ou en Haute-Savoie".

Il a commencé dès le 15 avril et devrait terminer à la mi-décembre pour enchaîner avec la saison de ski, comme moniteur de ski de fond et entraîneur du club des jeunes. Son grand-père, puis son père ont été forestiers. Souhaite-t-il le même sort pour son fils ? Bernard Michelon, réfléchit quelques secondes et sourit. "N'allez pas demander ça à ma femme! Le fils, je veux l'emmener pour lui montrer ce que c'est, après il fera son chemin tout seul".

Avant, il se disait bûcheron. C'est encore écrit sur sa voiture 4x4, avec laquelle il se déplace depuis chez lui, à Saint-François-de-Sales. "Sur la prochaine, je mettrai "exploitant forestier". Ça correspond mieux à mon métier."

Encore un arbre. Il se place dos contre le tronc, écarte légèrement les jambes, baisse le bras tendu et le remonte lentement jusqu'à hauteur des yeux en regardant la pente. Si tout se passe bien, l'arbre se couchera exactement dans la trajectoire voulue. "C'est vrai, ça fait quand même plaisir quand il tombe comme on l'a prévu."

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Maurice Girard

Eleveur de moutons en Maurienne

 

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"Je ne veux pas donner une seule brebis au loup ! Ce n'est pas pour les voir manger que je suis devenu éleveur". C'est dit sans détour. Maurice Girard, 48 ans, a le verbe abrupt, comme les combes et Saint-Colomban-des-Villards. Un parler rude pour un métier qui l'est tout autant : éleveur de moutons. Il soigne un troupeau de 2500 têtes avec Alain Emieux, associé au sein du G.A.E.C (Groupement Agricole d'Exploitations en Commun) de la Fia ("brebis" en patois). Ils l'ont créé bien avant que le loup n'attaque les premières bêtes en Maurienne, en 1995.

Depuis, la vie des éleveurs a changé. L'été 1999, Maurice Girard a accepté de tenter l'expérience menée en Savoie dans dix alpages pour se protéger des prédateurs (1). Deux jeunes ont été formés comme aides-bergers, chargés de surveiller les troupeaux pendant tout le temps qu'ils passent en alpage (de juin à fin octobre). Avec eux, des chiens de dissuasion – patous ou maremmes – créent un périmètre de sécurité autour des troupeaux. "Ils sont très efficaces, mais je vous déconseille de vous approcher si vous ne voulez pas qu'ils vous mettent au garde à vous. Je ne vois pas comment va se passer la cohabitation avec les promeneurs", s'inquiète l'éleveur dont la compagne travaille à l'office du tourisme. Au début de l'été, il a dû déplacer une partie du troupeau dont l'alpage se situait dans un site de randonnée très fréquenté.

Il regarde les splendides pelouses zigzagant entre les bois face au village. Ce sont les pistes de ski, sur lesquelles il enseigne pendant l'hiver, tandis que son associé est employé aux remontées mécaniques. L'été, ils ont renoncé à faucher leur foin dans ces prés trop pentus. "Même avec les primes, ce n'est pas rentable. Si l'on compte la casse et le risque que l'on a sans cesse de se retourner avec le tracteur, pour finir entre quatre planches. Tout ça pour une herbe que l'on n'est jamais sûr de voir sécher." Le foin et son parfum, c'est le bonheur des citadins. C'est l'enfer des deux éleveurs.

Huit à dix heures par jour sur le tracteur, le dos en marmelade et les oreilles qui bourdonnent. "Quand je me couche, j'en ai encore plein la tête".

Pas de tracteur ce jeudi de fin septembre, mais plus de cinq-cents brebis à vermifuger, pour les traiter contre les vers et les parasites. Il faut d'abord aller chercher un premier troupeau de 250 bêtes, lui faire traverser le village avec l'aide du chien de conduite, puis le rassembler dans la bergerie. Les brebis sont ensuite parquées par petits groupes dans un corridor de planches qui limite leurs mouvements. L'éleveur peut ainsi passer de l'une à l'autre, lui saisir la tête pour enfiler rapidement dans la gorge le "seringue" contenant le liquide vermifuge.

Quel attachement peut-on ressentir face à un tel nombre de bêtes, et quand on sait que la plupart iront bientôt à l'abattoir? "C'est déjà le fait de les avoir vu naître, de toutes les reconnaître. Il y a celle que l'on n'a pas trouvée le jour où le négociant est venu en acheter, ou celle qui ne vaut plus rien mais dont on ne veut pas à se débarrasser, celle que l'on garde parce que l'on aime bien la mère...".

Entre fermeté et tendresse. La "seringue" est entré au fond de la gorge. Les bras enserrent vigoureusement le cou pour prévenir toute échappée. Déjà deux heures de ce corps à corps qui fait ruisseler la sueur sur les tempes. Mais la bergerie est aussi le lieu où la vie recommence chaque année. A toute heure du jour et de la nuit. Quand il faut veiller vingt-quatre heures sur vingt-quatre pendant un mois et demi, à l'époque de la mise bas. Ils se relaient pour être là au moindre souci. Une mère qui abandonne ou perd son petit à peine né et c'est fini. "Un quart d'heure de séparation et elle ne le reconnait plus, refuse de l'allaiter". Le ton s'est adouci, les yeux bleus aussi. Quand il s'agit de naissances, ses histoires de moutons prennent des accents bibliques. Aime-t-il ou non son métier ? "Et le vôtre, vous l'aimez tous les jours?" Il sait en tout cas qu'il l'a choisi.

Fils d'un agent de l'Equipement qui gardait quelques vaches par attachement, il n'a pas été poussé à choisir les moutons. Il se souvient d'avoir douté les premiers temps, entre la chute des cours et le coût du matériel. "C'est loin d'être la fortune, mais on sent enfin que la qualité paie. Les gens en ont marre de bouffer n'importe quoi et retrouvent le goût des choses saines" assure l'éleveur en tâtant les côtes sous la laine d'une brebis promise à l'abattoir.

Jusqu'à la fin octobre, une partie du troupeau restera en alpage, gardé par l'aide berger. L’autre dimanche, il a vu le loup pour la première fois. A quelques centaines de mètres, en pleine journée.

"Avec tout ce qu'ils dépensent pour le protéger, ils feraient mieux de lutter contre l'avancée de la forêt".

 

  1. Un programme "Life", financé par la Communauté europénne, les Ministères de l'Agriculture et de l'Environnement, est destiné à financer des mesures de protection contre les prédateurs dans cinq sites et dix alpages tests de Savoie. Il prend en charge l'embauche d'aides-bergers en contrats jeunes, l'achat de chiens de protection et de chalets pour l'hébergement en alpage des bergers. Selon le Groupement d'intérêt économique "Alpages et forêts", il faudrait compter 200.000 F par alpage pour assurer efficacement la protection d'une quarantaine d'alpages concernés par la progression du loup dans la Savoie, l'Isère et la Haute-Savoie. On estime enfin que 25 à 30 loups vivent dans l'ensemble des Alpes françaises.

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Delphine Oggeri

Bergère dans le Beaufortain

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Cent jours là-haut, à ne s'occuper que d'elles. Ces 210 vaches Tarentaises ou Abondances dont le lait donnera le fameux Beaufort, le prince des gruyères. Cent jours hors du monde, partagés avec deux autres bergers entre le lac de Saint-Guérin et le Cormet de Roselend, entre la mi-juin et les premières neiges d'automne. Un métier convoité, après avoir été longtemps méprisé. "Si tu ne vas pas à l'école, t'iras garder les vaches!" disait-on quand elle était gamine. Ils sont aujourd'hui une bonne vingtaine à postuler chaque fois qu'une place se libère (1).

Delphine Oggeri a bien été à l'école, choisi une section sports-études, passé son Bac, ses brevets de monitrice de ski, d'accompagnatrice en moyenne montagne, de pisteur. Rien n'y fait, c'est bergère qu'elle préfère. Depuis toute petite.

"Ce n'est pourtant pas de famille. Mon père est garde-forestier, ma mère institutrice. J'étais d'ailleurs mal vue quand je me débrouillais pour rater l'école le jour de la montée en alpage", se souvient la bergère de Granier-sur-Aime. "Ça lui passera", se rassuraient ses parents. Elle a aujourd'hui 28 ans, sept saisons d'alpages dans les reins, et rien n'est passé.

Il y a pourtant des matins où elle couperait bien la sonnerie de ce maudit réveil qui sonne à 3 h. Elle resterait bien au lit au lieu de quitter le chalet d'alpage sous la pluie dans la nuit noire, à la lueur de la lampe frontale. La traite commence à 4h-1/4, et dure jusqu'à 7h, les vaches passant huit par huit dans la station de traite installée au bord de la route. Il faut parfois jouer des coudes et des épaules pour pousser les plus indolentes ou calmer les plus vives. La traite, c'est aussi le moment de savonner le pie, de le désinfecter, de vérifier les sabots de l'une ou le panaris de l'autre, d'apporter le complément de céréales calculé selon les besoins de chacune.

La traite électrique a soulagé la tâche des bergers, mais rien enlevé de leur responsabilité dans la conduite du troupeau. Pas une semaine sans qu'un des 11 propriétaires ne monte voir comment vont ses bêtes. Visite amicale, mais il saurait vite déceler le moindre relâchement. Même exigence du fromager, qui attend le lait pour entamer la fabrication du beaufort. "L'ambiance de la traite est très importante. Elle joue sur la qualité du lait et le fromager voit tout de suite si quelque chose ne va pas. Il ne se gêne pas pour le dire. On sent là que l'on fait un vrai métier, et que la qualité du produit fini est aussi notre affaire".

Un des deux hommes va livrer les 4000 litres de lait pendant que les deux autres bergers nettoient les machines, préparent les abreuvoirs. Une deuxième traite a lieu l'après-midi, puis il faut s'occuper des parcs pour la nuit, en veillant bien à leur emplacement en fonction de la pente et de l'emplacement des abreuvoirs. "Nous sommes rarement couchés avant 21h. Mais il n'y a jamais besoin de nous bercer!"

Pendant quatre mois, bergers et troupeaux montent et redescendent entre 1600 et 2400 mètres, passent d'un côté à l'autre du col, au rythme de la pousse de l'herbe. Le choix d'un alpage est un mélange d'expérience et d'observation. "Là aussi, je sens que je vis de la montagne et non pas seulement en montagne", se réjouit la jeune femme en mesurant le prix d'une vie qui ne durera pas. "Je n'ai pas encore d'enfant, mais ce sera sûrement différent quand j'aurai une famille". Différent, mais toujours au contact des vaches, espère-t-elle en projetant de préparer un brevet de technicien agricole pour s'installer comme exploitante. Mais où? "J'ai la chance de travailler dans la zone de production du beaufort, dans une commune où agriculteur est redevenu un métier comme un autre. Seulement, les places sont chères."

En attendant, la traite se termine dans un concert de cloches et de ronronnements du groupe électrogène couvrant la voix échappée de la radio. "Heureusement qu'elle est là. C'est notre seule façon de savoir ce qui se passe autour de nous." Le contact avec le monde vient aussi des randonneurs qui s'arrêtent le temps de bavarder un peu. "Ils veulent savoir comment nous vivons. Il y en a aussi qui nous parlent comme si nous étions un peu demeurés. Alors ils sont gênés quand on leur explique que l'on a fait des études et qu'un de nous trois parle même très bien anglais". Un grand rire franc illumine de nouveau le visage de Delphine Oggeri.

Aucun doute, c'est ici et maintenant que se déroule la plus belle saison. "Le dernier jour, c'est triste à pleurer. Les propriétaires viennent chercher leur troupeau et l'on se retrouve tout seul, sans aucun bruit autour". Le concert des alpages est terminé.

 (1)Les bergers sont embauchés et payés par le groupement pastoral. Ils sont nourris et logés.

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Charles Maréchal

Technicien au service de restauration des terrains de montagne

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Il vit des colères de la terre. Un torrent en crue, un glissement de terrain, la chute d'un bloc de rochers sur la route, une avalanche menaçant un hameau...Rien ne doit lui échapper. Charles Maréchal, 51 ans, est technicien au service R.T.M. (restauration des terrains de montagne). Un métier qui remonte au milieu du siècle dernier, quand des crues catastrophiques poussaient l'Etat à se pencher sur l'aménagement des torrents et le reboisement des forêts. Depuis, les missions se sont élargies, et l'Office national des forêts compte dix services R.T.M dans les départements alpins et pyrénéens à fort relief et fort niveau de risque (1).

Petit cours pratique à 1800 mètres en ce début juillet 99 à deux pas de la station de La Norma. Charles Maréchal nous emmène rencontrer l'une des bêtes noires de son secteur (la Maurienne). Quelle raison de ce méfier de ce ridicule cours d'eau qui se faufile sagement entre les pentes raides ? "Regardez le depuis le haut. On dirait un grand serpent qui ne tient pas en place. Vous arrivez à bloquer la tête, et c'est la queue qui se débat encore. Vous n'aurez jamais fini avec lui".

Charles Maréchal plonge ses yeux vifs dans le torrent engourdi. Pourquoi tant d'attention pour ce Saint-Antoine, déjà brisé dans son élan par une succession de barrages de pierres. "Souvenez-vous d'août 87, quand il a formé une vague de plusieurs mètres de haut pour recouvrir la zone industrielle de Modane sous 60.000 mètres cubes de boues et de rochers et provoquer 60 millions de francs de dégâts."

A force de côtoyer les risques naturels, le technicien s'est pris d'affection pour ces animaux indomptables, qui guettent le moindre relâchement. Il parle d'homéopathie plutôt que de chirurgie, mais toujours d'organismes vivants qui imposent la crainte et l'humilité. "Je ne suis pas le sauveur de la Haute-Maurienne", aime-t-il rappeler pour relativiser le passage fugitif des hommes de terrain sur l'échelle géologique. "Mais j'ai le sentiment d'être utile, même si notre rôle est souvent invisible dans un département qui ne laisse aucun répit".

Plus jeune, l'étudiant en science économique originaire de Besançon était loin de penser qu'il passerait sa vie au chevet des berges et pentes malmenées. "Je n'étais pas très fixé sur ce que je voulais faire. Je pratiquais beaucoup d'escalade, j'étais tous les étés à Chamonix. J'ai été ouvrier forestier, perchman, gardien de refuge...J'étais un moment attiré par le métier de guide, mais sans plus. En revanche, j'avais un frère forestier, et j'ai vite senti que ce secteur me correspondait mieux".

Il a passé le concours de technicien de l'O.N.F et découvert plusieurs massifs avant d'être affecté en Maurienne où il s'est établi, avec sa famille. "Plus j'avance, plus ça me plaît. J'aime cet équilibre entre le terrain et le travail sur plans. Cela demande de rester en forme, pour crapahuter dans les endroits les plus scabreux, mais on fait aussi appel à son intuition, son sens de l'observation et son esprit d'analyse. J'ai l'impression de mener une enquête. Il faut rechercher les indices, interroger les témoins, et trouver des solutions techniques pour corriger le lit d'un torrent ou ralentir l'érosion d'un terrain. Notre chance est aussi de travailler véritablement en équipe, entre techniciens, ingénieurs et géologues."

Il aime aussi ce travail de contact avec la population locale, qui entretient la mémoire des ravages de l'eau et des pierres. De même, il contemple avec émotion les traces des chantiers réalisés par les pionniers des Eaux et forêts. "Ici, ils ont ouvert près de trente kilomètres de sentiers dans les bois et les falaises, avec de simples mulets pour transporter leur matériel et les blocs de pierre qu'ils taillaient sur place. Ils dormaient dans les abris qu'ils construisaient eux-mêmes. Et regardez le travail, sans bulldozer ni pelle mécanique".

Le travail a beaucoup évolué. Relevés des hauteurs d'eau, de débit de pente, et caractéristiques géologiques sont aujourd'hui intégrés dans un logiciel qui sert à dessiner le barrage adéquat. La formation s'enrichit sans cesse de compétences sur la résistance des matériaux, l'hydraulique, la nivologie... C'est à lui aussi de préparer les dossiers pour la consultation des entreprises lors des lancements de travaux. "Ça commence à s'agiter en avril, ça panique carrément en octobre" s'amuse-il à rappeler pour résumer des horaires en dents de scie. "J'ai actuellement cinq chantiers différents à surveiller". Il ne craint pas ces poussées d'adrénaline, quand une brusque coulée de boue sur une route exige de réagir vite. Peut-on la rouvrir ? Sinon, que faire ? Il se sent alors au cœur de l'action et des prises de décision.

"Dans ce domaine, nous n'avons aucun risque d'être remplacés par une machine. Et l'on sent une montée en puissance du souci de protection de l'environnement et de sécurité."

Avec 900 ruisseaux et torrents répertoriés, 1100 couloirs d'avalanches à observer, les hommes du service R.T.M de Savoie ne sont pas près de connaître le chômage.

  1. La Savoie compte un chef de service, un ingénieur des travaux et un géologue pour les travaux de zonage, un ingénieur des travaux pour la Maurienne et un pour la Tarentaise, 5 techniciens, 1 topographe, 4 administratifs.

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Sylvène Grandjean

Agent de la nature Parc naturel régional de Chartreuse

 

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Quand elle déplie la carte, elle prend peur. Un territoire de 59.000 hectares, 52 communes, des kilomètres de sentiers déjà balisés ou en attente de l'être. Sylvène Grandjean, 30 ans, est l'un des deux agents de la nature du Parc naturel régional de Chartreuse. Impossible de le nier : c'est écrit sur son pull et sa veste vertes réglementaires.

"Quand j'ai été recrutée, en décembre 1998, ça me faisait un drôle d'effet de devoir être habillée toujours de la même couleur , avec une étiquette indiquant mon métier à tout le monde. Maintenant je n'y fait même plus attention. Et c'est plus simple pour aller au contact du public". Sa mission : accueillir, sensibiliser et informer les visiteurs et randonneurs sur le parc, tout en assurant la surveillance de l'environnement. Sa méthode? "Un grand sourire, puis je leur dis bonjour et je leur demande s'ils connaissent le coin, quel itinéraire ils sont choisi. S'ils le souhaitent, je leur parle ensuite de l'histoire, de la faune et de la flore, des activités humaines, du rôle du parc. Je n'insiste pas s'ils n'ont pas envie de discuter".

Parfois, la rencontre est plus délicate. Dans la réserve naturelle (1), il faut rappeler – en douceur – à un propriétaire de chien que son animal est interdit parce qu'il dérange la faune (aigles, tétras-lyres, etc), ou expliquer à un promeneur qu'il ne peut cueillir plus d'une poignée de vulnéraire des Chartreux. "Je ne suis pas assermentée et je n'ai donc aucun pouvoir de police. Je peux seulement les convaincre de respecter la réglementation".

Sylvène Granjean fait aussi le tour des écoles pour présenter aux enfants dès leur plus jeune âge le patrimoine naturel dont ils hériteront plus tard. Aux plus petits, elle parle de fleurs et d'animaux avec des ombres chinoises ou fait reconnaître les roches par le toucher. Le reste du temps, elle est sur le terrain. Plus de 800 m de dénivelé par jour en été, près de 500 l'hiver, raquettes aux pieds. Elle est aussi chargée du repérage des sentiers à baliser. "Je note les altitudes avec mon altimètre et je calcule le temps nécessaire pour aller d'un point à un autre. Au retour, je complète ces données par la vérification des lieux-dits. Ces informations serviront ensuite pour la réalisation des panneaux".

Un travail de terrain, qui passe aussi par le comptage des animaux ou la collecte de graines. Un travail de fourmi, encore mal identifié par les habitants et certains élus qui ont le sentiment de ne jamais la voir ou de ne pas comprendre à quoi sert de marcher tant de kilomètres sac au dos. "Je ne peux pas non plus faire le tour des mairies pour prouver que je suis bien passée dans leur commune ! Or, il est important d’expliquer à quoi nous servons."

Question de tact et de contact. Car il n'existe pas de secret ni de formation spécifique pour devenir agent de la nature. "Ils recherchaient quelqu'un habitant et connaissant bien la région. J'ai tout de suite été tentée quand un poste s'est libéré." Elle avait une maîtrise de géographie-climatologie en poche et une bonne dizaine d'années dans l'animation, sans compter les jours passés à skier ou à randonner dans le massif. Le profil idéal.

"Je ne suis pas d'ici, mais je suis vraiment tombée amoureuse de ce massif, de son relief renfermé sur lui-même, comme un petit cocon. Je me sens bien au milieu de toutes ces forêts". En effet, elles occupent les deux tiers de la surface du territoire du parc.

Pour Sylvène, c'est aussi une question d'odeurs et de couleurs qui remontent à l'enfance. La fille de menuisier aime sentir la sève après le passage du bûcheron, ou la sciure qui s'envole d'une scierie. Elle aime tout autant se chauffer avec les chutes de bois récupérées dans l'atelier paternel en Isère.

Fille des plaines, près de Satolas, elle a fini par épouser la Chartreuse à force de la fréquenter sans modération. Depuis cinq ans, Sylvène Grandjean et son compagnon, originaire du plateau matheysin, vivent au village de Saint-Même. Ils se sont installés dans "le hameau des parachutés", comme l'appellent les gens du coin parce que ses quelques maisons n'attirent guère que des jeunes extérieurs à la vallée. A peine 900 mètres d'altitude, et guère plus d'une heure et demi de soleil au plus sombre de l'hiver. "Oui, mais quelle tranquillité!" s'enflamme la jeune femme en vert, qui n'imagine plus vivre ailleurs qu'en Chartreuse. "J'aimerais faire encore ce métier trois ans, puis fonder une famille et ouvrir un gîte-auberge. Il nous reste à trouver le site idéal"(2). Cinquante-neuf mille hectares, 52 communes : elle a le choix.

 

  1. Il s'agit d'une zone protégée de 4450 hectares, classée en réserve en raison de la variété des milieux qui garantissent un grande diversité de la faune et de la flore, mais sur un territoire fragile du fait de la fréquentation humaine.

 

2-      Sylvène Grandjean et son compagnon ont maintenant un    petit garçon et se sont installés à Saint-Pierre-de-Chartreuse.

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Lucienne Zinant

Accompagnatrice en montagne, en Maurienne

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Lucienne Zinant est née il y a 49 ans à Albane. "Le paradis des ânes, le purgatoire des hommes, l'enfer des femmes", aime rappeler cette solide Mauriennaise installée à Saint-Martin d'Arc, dans une ferme qu'elle a rénovée avec son mari. "Je vis près de la forêt, sur cette route du Galibier qui sent déjà l'appel du Sud".

Diplômée depuis 1985, elle s'est toujours battue pour faire reconnaître le métier d'accompagnateur en montagne comme une profession à part entière. "A première vue, il n'y a rien de plus facile : il suffit de mettre un pied devant l'autre pour montrer le chemin aux clients. Nous n'avons pas de technique à faire valoir, mais nous devons être irréprochables sur la sécurité et nous distinguer des autres professionnels par notre connaissance du milieu naturel, de l'histoire locale, du patrimoine que nos randonnées permettent de faire découvrir".

Ils sont environ 200 diplômés en Savoie (près de 2000 en France), dont une partie tire l'essentiel de ses revenus de l'activité d'accompagnateur. "C'est devenu possible grâce à l'essor des raquettes. Elles me permettent de gagner autant que ce que la randonnée pédestre me rapporte tout le reste de l'année", précise la montagnarde, qui propose notamment ses services dans la station de Valmeinier. Ici comme ailleurs, elle estime que la concurrence est rude avec les moniteurs de ski et les guides de haute montagne, qui ont également le droit d’encadrer des sorties. D'où sa vigilance pour que les colonies, centres de vacances ou maisons familiales ne proposent pas de balades sous la conduite d'animateurs qui ne sont pas habilités à le faire. Lucienne Zinant redoute également que le diplôme ne soit galvaudé et délivré trop facilement dans les universités de sports, sans connaissance du terrain.

"Il faut bien savoir repérer un itinéraire, progresser à la carte et à la boussole, évaluer les risques liés à la pente et à la neige. Nous devons aussi être capables de réagir vite si un client a un malaise ou se blesse. Et c'est à nous enfin de lui faire comprendre où il met les pieds", complète cette femme qui aime voir la tête travailler au même rythme que les jambes. Une halte devant un buisson de cynorhodon est un bon prétexte pour parler des plantes des Alpes et la façon dont les animaux se nourrissent en hiver. Une pause casse-croûte à côté d'un chalet d'alpage en ruine et la voilà lancée dans l'histoire de l'agriculture au début de ce siècle (1).

Elle parle alors d'un temps où l'on s'accrochait à ces pentes sans imaginer qu'elles verraient un jour passer tant de touristes. Elle raconte comment sa mère descendait à pied de la ferme familiale pour vendre le beurre à Saint-Michel-de-Maurienne. "Elle utilisait des raquettes fabriquées par mon père. De simples cercles de bois avec des tamis de corde tressée. Rien à voir avec les modèles qu'ils fabriquent aujourd'hui en plastique, avec le pied qui se soulève et de bons crampons pour tenir sur la neige dure. Mon père était maçon et ma mère s'est tuée à la tâche. Elle s'est toujours demandée comment ses ancêtres avaient pu s'installer sur cette terre de "bannis". Lucienne Zinant est née à la ferme, car il n'était pas question de descendre accoucher à l'hôpital. Trop loin, trop cher. A peine dix ans, et la gamine a vécu son premier été de bergère, seule avec les bêtes. "La montagne me faisait peur. Ce que j'ai pu pleurer!" Puis elle se revoit faire découvrir fièrement les alpages aux premiers touristes… D'un milieu modeste, ils venaient l'été et louaient le grenier à grains pour dormir.

Cette vie trop dure a dégoûté sa sœur aînée à tout jamais. Elle habite Paris et ne comprend toujours pas comment Lucienne a pu rester.

Non seulement elle est restée, mais elle tente de faire partager sa passion aux jeunes du lycée technique de Saint-Michel-de-Maurienne, où elle donne des cours sur le milieu montagnard. "Ce n'est pas toujours facile. A leur âge, ils se demandent souvent quel est l'intérêt d'apprendre à connaître les fleurs et les animaux sauvages. Ils pensent surtout au ski".

L'avenir de son métier? "Il va falloir rester vigilants pour que l'on continue à reconnaître notre spécificité. Mais nous devrons aussi bien maîtriser tous les aspects de l'activité : la promotion, l'accueil, l'hébergement, la fidélisation de la clientèle. C'est pour cela que j'aménage une partie de notre maison en chambres d'hôtes pour recevoir des groupes à qui je proposerai des séjours tout compris".

En attendant, elle a su transmettre à ses trois enfants l'amour de sa terre de "bannis". Son fils est pisteur-secouriste et ses deux filles travaillent dans la restauration. Si Grand-mère savait ça ?

 

  1. Lucienne Zinant a également publié trois livres aux Editions "La fontaine de Siloë". Dans "Au pays de Margot", elle raconte les souvenirs d'une paysanne de Maurienne - sa mère - au début du siècle. Elle a rassemblé des contes traditionnels sous le titre "La veillée chez Menthine". "Graine de paysan" est un roman.

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François Roth

Chef au peloton de gendarmerie de haute montagne, Modane

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"Les Alpes, c'était le rêve inaccessible", se souvient François Roth, 45 ans, chef au P.G.H.M (Peloton de gendarmerie de haute montagne), à Modane (Maurienne). Le fils de négociant en vins dans les Vosges s'attendait plus à reprendre le commerce familial. "Mon père l'aurait souhaité, j'y ai d'ailleurs travaillé. Mais j'ai senti dès mon service que j'étais fait pour autre chose. J'adorais le sport – le ski de fond et la course à pied – et je cherchais un métier utile".

Le voilà affecté à la brigade de Jausiers (Hautes-Alpes) le temps des obligations militaires. Le déclic. "J'ai aimé le contact avec les gens, même s'il est différent de celui que l'on a dans un commerce. Mais, en plus, j'étais en montagne !" Sa voie est tracée, il passe dans la foulée le concours pour devenir gendarme. Reçu. Il faudra attendre un peu pour espérer entrer au "pégé", comme on nomme familièrement le P.G.H.M (1). Surtout qu'il se découvre en route une nouvelle passion : les chiens de recherche et de secours en avalanches. "J'ai dû encore patienter, vu que nous ne sommes que 15 gendarmes maîtres-chiens en France".

"J'ai mis neuf ans à atteindre mon objectif", calcule François Roth, avant de détailler les stages et diplômes qui l'ont conduit d'une brigade à son grade de chef au peloton de Modane. Brevet de secourisme, qualifications hiver et été préparées au C.N.I.S.A.G. (Centre National d'Instruction de Ski et d'Alpinisme de la Gendarmerie), à Chamonix, brevet de chef de caravane...Sans oublier la qualification de maître-chien, remise en jeu chaque année. "Nous n'avons pas le droit de nous relâcher", résume-t-il en regardant son berger allemand de cinq ans. "C'est normal, quand des vies humaines sont en jeu".

Le 1er janvier 1998, il a fêté sa centième intervention avec "Ezar". Il repense avec émotion à cette vieille femme dépressive retrouvée au bout de 36 heures dans le secteur d'Aiguebelette. Ou cette personne sauvée à temps d'une avalanche. C'est tellement rare. N'est-ce pas décourageant de s'astreindre à un tel entraînement pour arriver souvent trop tard, et finir par retrouver un cadavre sous la neige ? "Si l'on arrive une fois dans sa vie à sauver quelqu'un grâce à son chien, on peut dire que le contrat est rempli. C'est alors une joie indescriptible. Imaginez la famille qui vous attend, et qui n'espérait plus rien".

Pour se porter au secours des autres, il aurait pu rester civil. "J'aime la rigueur, ce qui est structuré, organisé. Je vis mal le désordre. C'est sans doute pour cela que je me sens militaire. Notre formation et notre esprit nous apprennent aussi à ne pas nous décourager, à prendre sur nous dans les moments pénibles et les situations de conflit. Je crois que ça nous sert de ne pas exprimer ce que nous ressentons." Discrétion. Quand toute la vallée commente un drame dont il a été le témoin, il sait ce qui l'attend à la maison. "Bien sûr, ils me posent des questions. Mais à force, ils voient bien qu'il n'y a rien à espérer !" s’amuse le père de deux enfants.

Verrait-il son fils choisir à son tour l'uniforme bleu marine? "Je ne ferai rien pour le pousser ou le dissuader. Il faut que ce soit une passion, sinon on le vit mal. C'est vrai aussi pour une épouse. Elle sait qu'elle se marie avec un homme qui ne sera pas souvent à la maison." Il pense aux jours où la radio sonne. Les deux sacs à dos sont toujours prêts. Il pense aux matins où il part s'entraîner plutôt que de rester tranquillement au lit. "Notre contrat, c'est notre forme physique. Nous ne devons pas devenir une charge pour la caravane de secours. Surtout que je n'ai plus 20 ans." S'entretenir pour durer.

Il partira à la retraite à 55 ans. D'ici là, le métier aura-t-il changé ? "Je ne pense pas. Il a tellement évolué depuis que j'ai commencé. Il y a une énorme progression du judiciaire, avec la tendance à porter plainte de plus en plus." Il est aux premières loges pour en juger puisque les gendarmes sont chargés des constatations et de l'enquête après un accident en montagne. "Ce qui était exceptionnel devient courant. Maintenant, quand j'interviens sur un secours, je pense en même temps aux responsabilités éventuelles et je prends au besoin des photos".

Les Alpes sont devenues son quotidien. La réalité se charge de lui rappeler que son rêve est bien exaucé.

 (1) En Savoie, le P.G.H.M compte au total 25 hommes, 10 à Modane et 15 à Bourg-Saint-Maurice.

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Bernard Guigonnet

Pisteur-secouriste aux Menuires

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Chaque matin, pendant la saison de ski, Bernard Guigonnet, 41 ans, prend le télésiège pour monter travailler à "l'usine". A 2000 mètres au milieu des pistes des Ménuires. Quelques virages, et il déchausse ses skis pour retrouver le grondement familier des compresseurs.

"Avec l'expérience, on arrive à juger à l'oreille quand il y a un problème. C'est comme avec une voiture : on guette le petit bruit ou la vibration anormale. Autrement, tout est programmé", explique le pisteur-secouriste, l'oeil rivé sur l'ordinateur. Reliée à des kilomètres de canalisations enterrées, l’usine à neige permet de produire des flocons à la carte, des plus lourds aux plus légers.

9h : l'heure de passer en revue l'artillerie, de dresser le bilan de l'offensive menée pendant la nuit. Elle a été calme, le ciel se chargeant lui-même de faire tomber 20 cm de neige fraîche sur les pistes. A l'écran, une batterie de 273 canons et 64 sondes météo renseignent les professionnels sur la température, les vents et l'hygrométrie. "A l'ouverture de l'installation en 1986, nous étions les pionniers, il fallait essuyer les plâtres. Il nous est arrivé de dormir ici avec les techniciens de York (le constructeur) pour apprendre à identifier les pannes".

"Ce matin, je suis d'abord allé faire une balade avec mon chien pour le détendre, afin qu'il soit opérationnel en cas de besoin", explique Bernard Guigonnet, qui est également maître-chien d'avalanches. Une spécialité remise en jeu chaque année lors de tests jugeant à la fois ses aptitudes et celles de "Ikar", son berger-belge.

"J'ai commencé avec les autres pisteurs à 7h45 pour aller déclencher les avalanches avant l'ouverture des pistes. Puis je suis arrivé ici. Toujours avec mon chien, si jamais j'étais appelé pour une recherche de victime. Autrement, il y a toujours quelque chose à faire : vérifier les appareils, bichonner les compresseurs, réparer au besoin une fuite. Je travaille avec mon collègue Yves Bonnefoy, le Mac Gyver de l'usine. On se complète bien ; lui aime le bricolage, moi l'informatique."

"En fait, le programme de la journée dépend directement du temps. La veille, le point a été fait avec le responsable du damage, qui évalue les besoins selon les secteurs. Cet après-midi, nous prévoirons le travail en fonction des bulletins de Météo-France, qui complètent les données dont nous disposons."

Véritable pilote à distance, le pisteur peut également dresser un bilan précis de l'exploitation, l'ordinateur calculant par ailleurs la consommation d'eau et d'électricité, ainsi que la quantité de neige produite. "C'est une usine, mais propre", souligne-t-il avant de nous conduire dans la salle des machines, pour nous montrer l'appareil récupérant les particules d'huile libérées par les appareils.

"Je suis accompagnateur en montagne l'été. Je ne serais pas à l'aise avec les touristes si la station qui m'emploie l'hiver utilisait des techniques polluantes".

Bernard Guigonnet partage ainsi son année entre deux métiers. Salarié de la station de la mi-octobre à mi-avril, et travailleur indépendant en juillet-août. "C'est un choix, pas toujours simple, entre les problèmes de fisc et de Sécurité sociale"...

Que voit-il de changé depuis 1981, où le jeune comptable-mécanographe quittait les bureaux après avoir réussi son diplôme de pisteur-secouriste ? "L'ambiance est différente. Nous sommes beaucoup plus nombreux et l'on se croise davantage depuis le passage aux 35 heures". Il a parfois la nostalgie des matinées de damage à skis, en équipe, à se raconter les fêtes de la veille. "Mais nous avons aujourd'hui un vrai métier, reconnu. Ce n'est plus un tremplin pour devenir moniteur. D'ailleurs, nous devons être de mieux en mieux formés, notamment en traumatologie. Le nombre d'accidents n'augmente pas, mais ils sont de plus en plus graves".

Le changement, il le ressent encore dans chaque muscle ou articulation. "Il faut vraiment s'entretenir si l'on veut durer. Le travail est physique, vous avez vite des petites douleurs aux genoux et à la colonne si vous ne respectez pas une bonne hygiène de vie", prévient l'amateur de randonnée à ski. Sans oublier "Ikar", qui ne lui laisse pas le choix. Chaque année, Bernard Guigonnet passe une épreuve de peaux de phoques chronométrée. "Vous ne pouvez pas toujours compter sur l'hélico ou le moto-neige pour vous transporter sur le lieu de l'avalanche. Le maître doit être autant en forme que son chien".

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Roger Bouté

Cabinier à Tignes

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C'est le métier le plus haut de Savoie. Toute l'année, Roger Bouté, 50 ans, travaille entre 3040 et 3450 mètres, altitude d'arrivée du téléphérique du glacier de la Grande Motte, à Tignes (1). Il n'en tire aucune fierté, mais tient à balayer une idée reçue. "Les touristes pensent que le cabinier a juste besoin d'appuyer sur un bouton pour fermer les portes et attendre que l'on soit arrivé".

Pas si simple. Moins 12° au départ, ce matin de février 2000, et des pointes de vent d'Ouest qui ne cessent de forcir. Il l'a bien senti dès 8h30, quand il a commencé à ôter les lames de givre collées le long du câble. "C'est le cabinier qui juge s'il peut monter les premiers clients – à 9h30 – après avoir fait un aller-retour à vide. Il voit si la cabine ne balance pas, enlève la glace ou la neige, vérifie que les galets tournent bien, que le moteur de secours fonctionne..." Il a attendu une heure que le vent se calme. Puis c'est la porte qui ne voulait plus se refermer. Alors Roger l'actionne à la main, une fois que les 95 passagers sont montés.

Le voilà seul maître à bord dans ce vaisseau des neiges qui prend lentement de l'altitude, tanguant au gré du vent qui ne veut pas céder. Une tour de Babel, où se mélangent l'anglais, l'allemand, le japonais, le néerlandais, l'italien, le français. Des bribes de phrases, des rires qui s'échappent d'une forêt de têtes et de skis. D'un coup, l'excitation du départ est suivie d'un silence, quand l'appareil s'immobilise à mi-pente, dans une bouillie de messages crachés par la radio. "Roger, c'est toi qui a arrêté?".

La cabine repart lentement, heurte les barres de guidage et arrive enfin, sous une cascade de petits glaçons qui martellent la tôle. Il ouvre la porte pour le grand soulagement des touristes. La marée humaine s'échappe, laissant Roger se réchauffer un peu avec un gobelet de thé pris dans sa bouteille thermos.

"Ici, le téléphérique souffre, mais les bonshommes aussi". Il parle sans se plaindre. C'est lui qui a choisi de travailler si haut, dans ce brouhaha de gens en vacances pendant que lui gagne sa vie. "J'ai d'abord été au départ des télésièges. J'aimais moins. Ici, je me sens en haute montagne", confie le Parisien qui a quitté la capitale à 20 ans par amour de l'altitude. Il a beaucoup grimpé, tenté sans succès de devenir guide, encadré des sorties d'escalade comme bénévole au C.A.F (club alpin français) avant d'entrer au service des remontées mécaniques. Pour rester près des sommets.

D'où vient cet appel des cimes? "Pas de la famille. A part un oncle agriculteur dans les Pyrénées, chez qui j'aimais bien aller. J'ai pris goût à la balade, mais j'ai vraiment commencé à grimper à Fontainebleau".

A la descente, c'est plus calme. Juste quelques piétons montés contempler le paysage. "Ils me demandent où se trouve le Mont-Blanc et quelles sont les autres montagnes". Aujourd'hui, ils seront servis, le grand bleu leur offre un voyage en cinémascope. Roger appuie sur un bouton et la cabine ralentit. "Avec ces rafales, je suis obligé de réduire la vitesse à chaque passage de pylône. J'aime bien, ça donne un peu de tension sinon c'est monotone. Des jours comme aujourd'hui, il faut se méfier des coups de tabac."

Ce que Roger préfère, c'est l'entretien. Quand il se retrouve en haut d'un pylône, le baudrier de sécurité accroché à la structure métallique. Aérien, athlétique, acrobatique. "C'est dur, mais on doit être capable de trouver une solution à un problème, de s'adapter à des situations inhabituelles. Comme l'autre soir, quand il a fallu monter pour raccourcir le câble. Avec un fabuleux coucher de soleil en prime. Pour nous tous seuls!".

Il ignore les effets de l'altitude sur un organisme qui y est exposé en quasi-permanence. Mais pour la première fois, l'automne dernier, le médecin du travail lui a demandé de porter un fréquence-mètre autour de la poitrine le temps d'un test. "On n'a pas de problèmes particuliers, du fait que l'on monte et descend lentement, mais on sent bien le manque d'oxygène dès que l'on doit faire un effort prolongé. Comme les matins où nous commençons par dégager toute la neige à la pelle. Là, on s'essouffle vite".

A 17h15, Roger Bouté quittera son poste, prendra le funiculaire pour redescendre en bas de la station, puis sa voiture jusqu'à Bourg-Saint-Maurice. Dormir à 900 mètres, c'est pratiquement être au niveau de la mer quand on exerce le métier le plus haut de Savoie.

 

  1. Tignes est la seule station française à être ouverte quasiment toute l'année, à l'exception d'une fermeture entre mi-mai et mi-juin et trois semaines en septembre.

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Michel Malgrand

Prévisionniste à Météo-France, Bourg-Saint-Maurice

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"Ah, ils se sont encore trompés!" Refrain connu. Michel Malgrand l'a souvent entendu. Il est l'un des six prévisionnistes de la station Météo-France de Bourg-Saint-Maurice depuis 1984. "Et je peux vous dire que l'on s'accroche quand on a un poste ici!" lance ce montagnard de 41 ans originaire de Haute-Savoie, visiblement heureux de son sort.

Le fruit d'une vocation, l'accomplissement d'une vieux rêve d'enfant ? "Pas du tout. Gamin, j'étais assez bricoleur, et je me voyais plutôt travailler dans les machines-outils. J'ai commencé des études de génie mécanique. Sans grand succès. Et je suis allé à la bibliothèque voir quels métiers permettaient de vivre en contact avec la nature. Puis j'ai réussi le concours d'entrée à l'école nationale de la météorologie, à Toulouse. C'était encore la bonne époque, quand je vois à quel point c'est devenu difficile (1)."

Difficile, mais très varié, pour qui aime alterner théorie et pratique, bureau et montagne, ordinateur et sorties en peaux de phoques pendant l'hiver. Les modèles de prévisions et relevés des stations automatiques sont de plus en plus fiables, mais la connaissance du terrain demeure indispensable. "Nous sortons toujours à deux, pour des raisons de sécurité. Une fois par semaine si possible. C'est très important au début de la saison pour analyser l'évolution du manteau neigeux. Après, nous travaillons beaucoup sur les données fournies par les 27 points d'observation nivologique".

L'hiver, c'est la saison du stress pour les "prévi", comme ils s'appellent entre eux. Ici, chacun mesure les conséquences des bulletins diffusés trois fois par jour sur le répondeur(2). "On sait qu'ils vont être épluchés à la lettre. Par les guides, les agriculteurs, les artisans, les services des pistes, de l'Equipement, d'E.D.F... Pas le droit à l'erreur. C'est pour cela que notre réputation nous amuse un peu. Nous ne devons pas nous tromper plus de trois-quatre fois par hiver. Ce qui est dérisoire compte tenu de la complexité du relief et de la diversité des massifs. Nous avons par exemple deux types de climat de part et d'autre du col de l'Iseran", indique le professionnel.

Début décembre, l'équipe est sur les dents. Val d'Isère appelle sans arrêt, à deux jours du critérium de la première neige. "Ils veulent savoir si les vents vont s'arrêter, si la température va baisser, si la neige va tomber...Pour eux, les enjeux sont énormes."

L'été apporte aussi son lot de sueurs froides, avec ces redoutables régimes de Sud-Ouest qui ne savent ce qu'ils veulent, ou ces orages qui ne disent pas où ils vont tomber. A chaque saison ses complications, et pas question de traîner. Arrivée à 5h30 pour prendre connaissance des relevés automatiques de la nuit (pression, température, vitesse et direction du vent, etc) et interpréter les cartes de prévision réalisées par le super-calculateur installé à Toulouse, plus celles envoyées par le centre régional de Lyon. Il s'agit aussi de scruter le ciel du poste d'observation idéal que représente la station de Bourg-Saint-Maurice, avec ses baies vitrées ouvertes sur les sommets de Tarentaise.

"Il y a des jours de vertige où nous sommes en contradiction avec les modèles de Toulouse, et nous devons nous décider vite".

Le premier bulletin est enregistré à 7h30, suivi de ceux de 12h et de 18h. La station doit aussi envoyer régulièrement ses observations à Lyon, indiquant la nébulosité, le vent, la pression...

D'après Michel Malgrand, les prévisions se sont beaucoup affinées en quelques années et les outils d'analyse vont encore réduire les marges d'incertitude. Mais l'exigence du public n'a cessé d'augmenter aussi. Il se souvient de la fameuse affaire des randonneurs de la Vanoise, réfugiés pendant dix jours dans un igloo en février 1999, en pleine tempête. Après leur sauvetage, ils avaient mis en cause la fiabilité des bulletins qu'ils avaient utilisés. "Après, nous avons dû éplucher toutes nos prévisions. Et ce genre d'histoire nous arrivera de plus en plus", estime le professionnel, en rappelant que déjà deux plaintes ont été déposées dans d'autres départements contre Météo-France.

Malgré tout, il n'est pas près d'échanger sa place à 865 mètres d'altitude, avec vue panoramique sur les plus grands domaines skiables de Tarentaise. 

  1. Le concours de technicien-prévisionniste est théoriquement de niveau de Bac. Mais la plupart des candidats ont aujourd'hui au moins une licence, voire une maîtrise. En 1999, il y a eu près de 3000 candidats pour 12 postes.

     2- Le répondeur de Bourg-Saint-Maurice (Tél: 08.36.68.08.08) enregistre près de 120.000 appels par an. Sans compter une dizaine d'appels de professionnels chaque matin sur la ligne directe de la station.

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Dominique Bellavarde

Webmaster à Courchevel

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Dominique Bellavarde, 32 ans, est le webmaster de Courchevel, l'une des premières stations françaises à avoir créé un tel poste à temps plein. Il est employé par l'office du tourisme, avec pour mission de gérer et d'animer le site Internet, ouvert en décembre 98 (1).

"J'aimais bien l'informatique et l'animation. Mais il a fallu convaincre de l'intérêt économique d'un tel outil, au moment où les Français étaient encore très frileux," se souvient ce Savoyard à la voix douce et discrète. A son image, lui qui apprécie de travailler en coulisses, silencieux devant son écran d'ordinateur ou derrière l'objectif de son appareil numérique. Comme ce matin de mai 2000, où il enfourche son V.T.T pour grimper prendre une photo. La montagne en blanc, vert et bleu, entre les dernières langues de neige accrochées aux pentes et les pousses d'herbe de printemps, sans oublier le petit lac pour premier plan.

"Sur les brochures, il fait toujours beau ; c'est important de donner une image flatteuse de nos montagnes. Il faut avoir le même souci sur Internet". Plus difficile par temps de pluie ou de brouillard, mais le webmaster compte sur les internautes pour oublier les jours où le village ressemble à un écran de télé en fin de programme.

"Nous avons également installé une caméra sur la Croisette, avec vue sur les pistes. Elle donne une image de dix secondes toutes les heures. Son succès nous a décidés à installer bientôt trois autres caméras à d'autres points de la station. Et notre activité se développe à un tel rythme qu'il devrait bientôt y avoir une deuxième personne recrutée pour le site," se réjouit-il en constatant l'explosion du media électronique (2).

Il veut maintenant aller plus loin, trouver d'autres moyens de faire vivre sa station au gré des attentes de la clientèle. "L'an dernier, j'ai reçu un message d'un Anglais qui souhaitait une vue de l'église prise depuis sa résidence. Pour se rappeler ses bons souvenirs de vacances. Depuis, j'ai repris l'idée en proposant la photo du jour, que je cherche moi-même, ou à la demande de clients. Ils ont envie de retrouver un lieu ou des gens qui les ont marqués pendant leur séjour."

Interactif. C'est le maître-mot du webmaster. Créer des occasions de dialogue avec les touristes du monde entier, susciter des échanges entre adeptes et futurs vacanciers dans la station huppée. "J'ai été surpris par le succès de notre rubrique forum, qui permet à des gens de rester en contact après leur séjour, parfois même de se donner rendez-vous avant de venir. Je veux encore développer le côté ludique, en proposant des jeux, des rubriques qui donnent la parole aux enfants. Un site est aussi un bon moyen de sensibiliser les jeunes aux questions de sécurité. Nous réfléchissons par ailleurs à la manière de développer la commercialisation, pour que les touristes puissent "faire leurs courses" depuis chez eux, entre l'hébergement, le forfait de ski, la location de matériel et la réservation de cours."

En 10 ans, il a beaucoup appris sur la station des stars. A commencer par cultiver l'art de se taire, de ne rien montrer ou ne rien dire qui puisse compromettre l'anonymat de tel acteur américain, homme d'affaires russe ou prince du pétrole. Pas question de jouer les paparazzi du numérique. "En général, j'évite le monde du show-biz, je respecte leur vie privée. C'est notre règle d'or ici et ils reviennent parce que nous les laissons tranquilles. Sinon, on a vite fait de se laisser griser, de croire que l'on fait partie de la même société. Je préfère garder la tête froide et rester à ma place", explique sobrement le fils d'ouvrier, arrivé ici par amour du sport et de l'animation. "J'ai grandi à Ugine, dans l'ambiance de la cité de l'acier, où l'on sentait à la fois une vraie solidarité et des batailles politiques sans fin. Je crois que ça m'a donné le sens du contact et la curiosité. Sans oublier l'amour du football !"

Depuis, il a passé un B.T.S de tourisme à Montpellier en prenant la première occasion de revenir en Savoie pour y travailler. "Je ne suis pas sûr que mes études m'aient servi pour ce que je fais aujourd'hui. Peut-être pour comprendre comment travaillent les professionnels du tourisme et de l'hôtellerie, afin d'être crédible et de parler le même langage . Mais je crois beaucoup à l'expérience".

 (1) w.w.w.courchevel.com

(2) La 2ème personne – Vincent Rousson – a été recrutée depuis cette rencontre l’an dernier, et une deuxième webcam a été installée.

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Julien Boyer  

Ancien responsable du détachement savoyard de la C.R.S. Alpes

 

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Rendez-vous le 20 janvier 2000 à la C.R.S Alpes, à Albertville. "C'est mon anniversaire!" sourit Julien Boyer, derrière son épaisse moustache grisonnante. Jour idéal pour raconter une vie. Ou plutôt tenter de retracer, entre détours et lignes droites, un parcours qui l'a conduit à devenir patron du détachement savoyard de la C.R.S Alpes (1). Il revient sur la ligne de départ, quand un "panier à salade" conduit Julien, bébé, à l'hôpital le plus proche. Celui de Nanterre. "C'était tristounet, mais juste à côté de chez nous !", plaisante celui qui aime voir un signe du destin dans son premier voyage avec Police Secours.

Né en 1947, d’une mère autrichienne et d’un père français, il découvre très jeune les cicatrices laissées par la guerre dans les deux pays."Ici, j'étais le chleu, là-bas le Français. Mais c'était dans le Vorarlberg que je me sentais le mieux", se souvient le neveu de l'oncle Severin, paysan et guide de haute montagne. "Il m'a donné l'amour de ce milieu."

En attendant le piolet, Julien Boyer apprend à manier la truelle dès la sortie du certificat d'études. "J'ai été élevé avec tendresse et moralité, par un père ouvrier pour qui l'Homme s'enrichit par le travail. L'essentiel pour lui était que je gagne ma vie. Mais je trouvais le métier de platrier-maçon sans horizon, avec des patrons qui n'avaient aucune considération pour leurs apprentis. Je ne voulais pas que mes mains leur appartiennent."